Biais cognitifs (1/3)

Nous allons tous mourir. C’est un fait à titre biologique et individuel. Chez certains, c’est devenu une religion, notamment avec des sectes millénaristes apocalyptiques, l’être humain est mauvais et va s’attirer la colère divine, et nous serons détruits. Repentez vous. La religion a fait place à de nouvelles croyances, et alors que nous vivons probablement la plus faste période de l’histoire de l’espèce humaine, demain nous angoisse comme jamais.

evolutionfuturamaD’où cela peut-il bien venir ? un début de réponse peut-être avec l’anecdote suivante : Gigerenzer, psychologiste au Max Planck Institute de Berlin, a fait une étude statistiques sur les accidents mortels de la route 5 ans avant et 5 après le 11 septembre aux Etats-Unis, car avec la peur de l’avion nombre de personnes se sont reportées à prendre la voiture, sauf que même avec ces actes terroristes, l’avion demeure un moyen de transport bien plus sûr. Cela a représenté un excédent de mort de 1595 imputables au changement de type de transport (6 fois plus que les victimes dans les avions lors de l’attentat du 11 Septembre).

Cela nous amène à la question, pourquoi évaluons-nous parfois de manière incorrecte une situation et faisons-nous de mauvais choix ?

La psychologie évolutionniste nous explique que nous sommes soumis à des biais : le plus connu, celui de confirmation, nous incite à ne prendre en considération que des informations dans le sens de nos croyances à ignorer celles qui pensent le contraire. Il y a également le biais de polarisation : si vous partagez des croyances avec un groupe d’individus, cela renforce ces croyances.

Mais cela n’explique pourquoi nous avons une peur ancrée en nous. Sous l’impulsion de Slovic dans les années 1960 jusqu’à Kahneman dans les années 2000, prix Nobel d’économie alors qu’il est psychologiste, de nouveaux champs scientifiques sont apparus pour comprendre les mécanismes inscrits au plus profond de nous.

La conclusion de ces travaux est que l’être humain est composée de deux systèmes de pensée, le système 1 et le système 2. On connait bien le système 2, c’est la raison, on examine des faits, considère la situation, et prenons une décision que nous pouvons verbaliser.

Le système 1, lui, est le premier système dans l’évolution, c’est l’instinct, notre ressenti, il n’a pas besoin d’être conscient et fonctionne à très grande vitesse. On ne sait pas pourquoi on ressent telle chose où l’on pense telle chose, si une décision vient de ce système, on aura du mal à verbaliser l’explication. Le système 1 répond de manière instantanée à une analyse de situation pour évaluer le danger avec notre expérience et connaissances.

Ce système fonctionne sur un des plus vieux modes de fonctionnement que l’on retrouve dans toutes les cultures, le principe de magie sympathique vient de là, ce qui est semblable produit des effets semblable. Une poupée voodoo est la personne. Une photographie est l’âme de la personne. On peut traduire cela par la loi de similarité. L’apparence équivaut à la réalité. Si cela cancane comme un canard c’est un canard. Mangez de ce flan dont on a donné la forme et couleur d’une crotte de chien, bien que vous sachez que ce n’est qu’un flan, un sentiment de dégoût apparaitra.

Par souci littéraire, je propose d’appeler le système 1 la pensée viscérale, et le système 2 la pensée rationnelle construite (les deux utilisent notre tête!). Penser avec ses tripes, peut vous sauvez la vie en vous empêchant de faire un acte inconsidéré tard la nuit dans un endroit isolé avec des personnes de mauvaise fréquentation. Nos tripes décident (système 1), mais la raison peut réviser ce jugement (système 2 donc).

La grande avancée de Kahneman et Tversky, fut de remettre en cause le postulat suivant : l’homo economicus. Cet être serait un individu faisant des choix strictement rationnels. Ce qui n’est pas le cas de l’homo sapiens. Les individus utiliseraient des heuristiques pour tirer parti de données de leur expérience ou connaissance et formuler des hypothèses induites. Si le mécanisme est utile, il peut néanmoins conduire dans certains cas, à des erreurs systématiques. Ces notions ont été complétées par le principe de rationalité délimitée (bounded rationality).

3 principes découlent de leurs travaux : l’ajustement d’ancrage, où notre cerveau utilise le premier chiffre disponible comme base pour faire des estimations, ce premier chiffre disponible pouvant n’avoir aucun rapport avec l’affaire (bref on utilise une quantité arbitraire pour estimer une autre quantité).

A cela s’ajoute la règle des choses typiques, où notre cerveau en toute logique estime qu’une prédiction élaborée du futur a plus de chance de se réaliser qu’une prédiction simple (voire la même prédiction plus simple).

Et terminons par la règle par l’exemple : plus il est facile de se souvenir d’un exemple, plus nous avons la perception que cela peut se reproduire.

En langage sérieux cela se traduit par : une heuristique de représentativité repose sur l’hypothèse selon laquelle « les agents évaluent la probabilité d’un événement incertain ou d’un échantillon » par son degré de similitude entre les propriétés fondamentales de l’échantillon et de sa population mère ; par la manière dont il reflète les traits saillants du processus par lequel il a été généré. (sic)

En d’autres termes, on comprend qu’à une époque de survie dans la savane, cette règle était intéressante. A une époque de 7 milliards d’individus et de possibles, d’internet et d’information en continu, on peut se demander si la sur-représentativité dans les informations véhiculées par ces médias (pédophiles, actes terroristes, virus, catastrophes naturelles à l’autre bout de la planète) ne nous rendent pas fous… car tous les jours il est possible que n’importe quel risque se concrétise, un accident d’avion, un nouveau virus, et que va nous dire notre plus vieux système d’analyse, le système 1, en tirant la règle de l’exemple : tremblez, cela peut vous arriver !

[suite]

Laisser un commentaire