Echanges avec Allen Pittman

Allen Pittman revenant donner un stage ce week end chez notre amie Luce de la maison du Taiji,  je republie une interview que j’avais réalisé lors du premier passage de Allen que nous avions co-organisé dans le cadre de l’association Recherche Corporelle & Martiale (le texte original ainsi que les commentaires se trouvent ici).
Renseignements sur le site de la pratique sauvage

Fanfan (RCM) : Pourriez-vous vous présenter ? de vos débuts jusqu’où votre parcours vous a actuellement mené.

Allen Pittman (AP) : Je suis né prématuré et malade, ayant tous les organes endommagés excepté le cerveau. J’ai commencé le karaté (tae kwon do) à 11 ans. A 15 ans, j’ai commencé à étudier les Nei Chia ou « arts internes » chinois avec Robert Smith qui fut un pionnier et l’un des premiers à faire découvrir le tai chi aux USA. Cela dura 7 ans. A 23 ans j’allais à Taiwan en temps qu’étudiant résident, étudier avec Hung I-mien. J’ai également étudié avec les fils de Chen Pan-ling et Wu Shao-lin, durant deux années.

Toute ma pratique d’arts martiaux chinois représente une vision pré-communiste qui est allée à Taiwan durant la révolution. J’ai reçu la permission d’enseigner de tous mes professeurs. Je n’ai rien inventé, juste écouté. Ainsi ma pratique représente un art ou une voie issue d‘une transmission directe. J’ai étudié la plupart du temps de manière privée avec mes enseignants, ainsi l’enseignement était direct, peu politisé, et dans une dynamique de petit groupe.

A 26 ans, j’ai commencé l’étude en parallèle de l’escrime et d’autres arts (judo, aikido, aikijutsu, thang tha, kalari…) en les comparant toujours à la tradition chinoise. Cela incluait tant un enseignement privé que l’étude en groupe. J’ai aussi commencé à cette période à enseigner et à expérimenter. Cela inclut mes 10 années de travail avec le lutteur Tim Geoghegan. Tim m’a appris ce que les Celtes avaient, ce que les Asiatiques avaient, et il m’a initié à un travail intelligent avec des poids et à une pratique du Yoga venant de l’Asie et de l’Europe de l’Est. Il m’a aussi appris des techniques de soin. Comme moi aussi je suis un Celte ce fut important. Et maintenant quand j’enseigne les arts martiaux chinois j’enseigne comme un Celte. Je ne joue pas, il n’y a pas d’apparat… quelque chose de très direct. Certaines personnes trouvent ma simplicité déconcertante. Erwan me connait bien et peut expliquer cette voie Celtique pour clarifier mes propos.

Hung I-mien et Tim étaient tous les deux des guérisseurs traditionnels. Tim était ostéopathe, et Hung était l’équivalent chinois. En plus de ces deux là j’ai étudié le Bagua avec Rose Li de Pékin mais qui enseignait à Manchester et à Londres. Teng, l’enseignant de Rose Li était l’aîné de Sun Lu Tang et de ce groupe d’intellectuels de Pékin qui ont commencé à populariser et modifier les Neijia. Ainsi j’ai une connaissance considérable des arts martiaux chinois pré-Mao Tse Tung. C’est quelque chose de peu clair pour beaucoup de chinois. Rose Li était également une femme : et cela m’a donné des éclairages supplémentaires sur la pratique.

Sans perdre de temps, on peut dire que j’ai eu environ 10 enseignants dans 6 pays, mais ceux que je mentionne sont les plus importants. Cela n’inclut pas mes reconstructions historiques de l’art de la guerre des anciens grecs ni mes travaux créatifs qui ont émergé d’un travail traditionnel mais qui sont mes créations cependant, basés sur des faits connus.

RCM : Pourriez vous nous en dire plus sur Hung I Mien et Tim Geogheagan ?

AP : Hung était quelqu’un de rustique, pas un intellectuel, un homme traditionnel, une part ancienne d’un ancien endroit. Il ne parlait pas anglais, et peu le chinois. Il était abrupt, direct et ne perdait pas de temps. Certaines personnes pensaient qu’il était un vieux fou. Si vous veniez pour étudier le kungfu avec lui, ses voisins disaient qu’ils ne le connaissaient pas, car ses voisins le protégeaient du monde extérieur.

Sa connaissance du corps humain était expérimentale pas théorique, et il gagnait sa vie en replaçant les os. Il était le meilleur élève de son enseignant de Tienching en Chine. Hung voulait toujours se battre contre n’importe qui, même lorsqu’il avait la soixantaine. D’avoir survécu à la seconde guerre mondiale, sur l’ile, lui à donné des élans poétiques. Il était également espion durant la guerre. Il croyait que notre relation était prédestinée et karmique. Nous sommes devenus très proche et par la suite j’ai même été traité comme un membre de la famille. Il m’a donné le nom de « Pin bleu ».

Le parcours de Tim inclut : homme fort de cirque, lutteur, boxer, et ostéopathe. Il a également étudié l’acupuncture et le ju-jitsu d’un moine bouddhiste dans les années 40. Par la suite il a parcouru le monde et fut initié par les Bektashi soufis et étudia le yoga en Irlande et en Inde. C’était également un hypnotiseur. Plus tard il devint un élève de Nicoll qui représentait aussi bien Carl Jung que Gurdjieff à Londres.

RCM : Qu’entendez-vous par approche tactique ?

AP : Je veux dire que les mains et le corps apprennent en touchant. Tous les mammifères ont cela dans leur enfance pourtant l’être humain doit l’apprendre. Dans la plupart des «arts martiaux» on trouve des signes de volonté de domination ou de mauvais traitement ce qui montre que les enseignants ne comprennent pas ce qu’est l’art martial. La maman ours ne blesse pas son ourson quand elle montre comment se battre. Elle donne seulement la sensation correcte de l’affrontement. Le meilleur enseignement est sans brusquerie et clair.

Trop d’élèves ont été maltraités par leurs parents ou par leurs professeurs et c’est devenu un souci pour moi. Nous avons oublié comment enseigner les arts martiaux et tout le reste aussi. Un toucher correct est la clef. J’ai appris cela en étant masseur thérapeute ou kinésithérapeute aussi.

Cela veut dire également que les variables les plus significatives dans les arts martiaux sont arrangées en fonction de la cible. Toute intention, géométrie du mouvement, réaction entrainée décrit une ligne droite ou une ligne courbe vers une cible. De nos jours, c’est la règle pour les arts martiaux d’être centré sur la forme ou sur la pédagogie traditionnelle. On doit connaître la culture ou l’anthropologie pour donner un sens au mouvement. Les sports ne sont pas des arts martiaux car leurs objectifs sont différents. Martial = mars = guerre = tuer. Tuer est l’objectif des arts martiaux. La philosophie est générée à partir de l’intention de tuer en posant la question «pourquoi les tuer?»… donc d’abord l’intention de tuer puis la manière de le faire. Après cela surgit naturellement la question «Pourquoi je veux le tuer ?» cette question initie l’auto-examen des motifs personnels. La philosophie commence avec la question «que suis-je? quelle est ma motivation?»…c’est la meilleure façon pour commencer à vivre. Auto-examen. Les arts martiaux sont en arrière plan.

D’abord on a : «comment puis-je les tuer?», puis quand on se sent assez rassuré par sa propre puissance et son habileté à tuer alors on se sent à l’aise pour poser la question «pourquoi suis-je en train de faire cela ?» … L’Art Martial est le frère de la Chasse. Ainsi d’abord vous apprenez à tuer et à manger, après vous pouvez philosopher. Si quelqu’un essaye de vous tuer c’est le moment de répondre rapidement. Après cela vous pouvez prendre du temps, devenir philosophe et comprendre ce qui s’est passé.

RCM : Maintenant que la transmission a été diluée dans la plupart des arts martiaux (voire comme le dit Roberto Sharpe dans sa métaphore de l’enseignement fast food) : comment conciliez-vous votre approche transculturelle avec votre pratique traditionnelle dans l’enseignement ?

AP : D’abord j’enseigne comme un Celte. Directement. J’explique ce qui est réel et ce qui est culturel ou basé sur des croyances. Ainsi je sépare le « ceci est traditionnel » de « c’est ce qui fonctionne le mieux du fait de l’anatomie et du système nerveux ».

Je laisse les élèves décider comment le faire. Mais je leur dit exactement comment on me l’a enseigné. Encore : je leur dit ce qui marche le mieux et ce qui pourrait marcher le mieux pour EUX. S’ils veulent être le dépositaire d’une tradition alors je leur montre exactement comment faire dans cette voie… mais je leur dit les limitations.

RCM : globalement pourriez-vous nous dire quelques mots sur l’enseignement et la transmission ?

AP : Plus de la moitié de l’enseignement est non verbal. Cela repose dans des dispositions, langage corporel, ton de la voix et beaucoup d’autres choses non tangibles. On pourrait même dire télépathie ou de l’Intuition. Dans les arts martiaux : le toucher compte pour 1/3, la forme pour 1/3. La « transmission » apparaît seulement et complètement quand l’élève et l’enseignant ont une affection honnête et ont une confiance réciproque.

C’est le résultat d’une amitié véritable et ce n’est pas le résultat d’un quelconque jeu de domination psychologique d’un des deux côtés. L’ «instruction » peut être effectuée avec très peu de rapport. Ainsi il y l’Instruction et il y a la Transmission. L’instruction c’est comme un bout d’une partition musicale. La transmission c’est quand la musique est jouée par l’enseignant et que l’élève commence à réaliser ce qu’est la Qualité Vivante.

RCM : Quand je pense à la trans-culturalité, je fais l’association avec une approche globale. Est-ce que la pratique est un tout pour vous ? j’entends la martialité, mais aussi la santé, la sanité, la guérison, et également la spiritualité ?

AP : Oui une intégration complète se produit en moi et c’est un processus en continu… cela n’arrive pas à un moment particulier… c’est plutôt une sorte de portail en expansion. Cela est également en lien avec des expériences directes qui peuvent confirmer ou infirmer certaines théories ou philosophies. Et à un certain point vous pouvez décrire votre expérience mais les gens peuvent le sentir quand ils sont avec vous et s’ils ont le désir de le sentir.

RCM : Avez-vous une histoire intéressante ou drôle à nous raconter : que ce soit sur votre expérience de garde du corps ou sur vos activités où l’on vous voit en photo comme si vous prépariez « 300 » ?

AP : Il m’est arrivé une fois d’être coincé dans un ascenseur dans un hôtel avec le Dalai Lama. J’étais son garde du corps avec d’autres hommes du département d’état. L’ascenseur était coincé entre deux étages et j’ai du monté à travers les portes partiellement ouvertes pour atteindre l’étage et si l’ascenseur s’était mis à bouger j’aurais été coupé en deux. Alors j’ai commencé à me mouvoir à travers l’ouverture et le Dalai Lama m’a frappé très fort dans le dos ainsi je passais l’ouverture rapidement et en toute sécurité ! donc oui : j’ai été FRAPPE par le Dalai Lama ET j’étais son garde du corps !!

RCM : Pourriez-vous commenter cette vidéo que j’ai beaucoup apprécié ou une autre que vous aimez ?

AP : Cette forme que vous avez choisie est « L’Hirondelle » et cette forme martiale chinoise du Hsing-I est susceptible de venir d’Inde. Elle a été conçue pour être exécutée avec une masse ou massue et a des connexions avec les anciennes divinités indiennes. Elle montre une fusion Inde-Chine et des éléments archétypaux de l’art des divinités. Cela montre également comment les formes à mains nues sont influencées par les formes avec arme…

RCM : Merci pour le temps que vous avez pris à me répondre, y-a-t-il quelque chose que vous souhaitez ajouter ?

AP : C’est bien pour les français de comprendre qu’ils ont du sang celte. Ils ont déjà une compréhension des arts martiaux du point de vue asiatique mais pas en tant que celte. C’est bon pour eux de prendre conscience qu’ils réveillent quelque chose de très ancien de leur propre culture quand ils étudient les arts martiaux… il est également très important qu’ils réalisent qu’ils N’ONT PAS BESOIN de devenir comme des asiatiques pour comprendre les arts martiaux.

traduction Fanfan avec l’assistance et relecture éclairée de David que je remercie

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Je ne vais paraphraser Allen Pittman, je vous laisse méditer sur ses paroles, dans les points qui m’ont touché : l’importance du respect et de l’affection réciproque entre l’enseignant et l’élève, ainsi que de ne pas essayer de substituer sa culture par une autre et de trouver sa voie.

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